Design numérique (2/3) : entretien avec Jean-Louis Fréchin

1. C'est quoi, le " Nouveau Monde industriel " ?

L'atout majeur dans les 5 prochaines années repose donc pour moi sur le design, c'est-à-dire une activité de conception non technologique au service de l'homme et des projets. Le design dans ce cadre relève donc d'une économie politique. L'expression "Nouveau Monde industriel" est un manifeste qui réfute l'idée de la fin de l'industrie au profit d'une transformation liée à des enjeux nouveaux. Depuis la loi de Moore, le développement technique est programmé, la technique en tant que telle n'est plus un enjeu unique. Le Nouveau Monde industriel est d'abord l'industrie de ce que nous faisons de la technique, sa configuration. C'est donc un monde de propositions innovantes, créatives, au service d'une innovation humaine. Le "toujours plus" et le modèle de la consommation pulsionnelle n'en peuvent plus. Ce modèle est par ailleurs peu spécifique, d'autres peuvent le proposer. L'enjeu des industries de demain est d'inventer des relations ouvertes et impliquées avec les personnes. Ces valeurs ne se trouvent plus dans les produits tels que nous les voyons, mais dans les raisons pour lesquelles ces produits existent, par qui ils sont proposés et les raisons pour lesquelles on adhère ou on participe à la proposition qui nous est faite. Donc cette économie où la création principale est immatérielle et invisible, l'histoire, la culture, l'origine, le projet, la création, l'intention, le risque pris, l'innovation technologique, l'innovation non technologique, le sentiment d'appartenance, la marque et pour finir la création d'une représentation - sont les nouvelles chaînes de valeurs éthiques et économiques à inventer.

2. En matière de mobilité, quelles est l'interface ou l'application embarquée (objets communicants, téléphonie mobile, assistance aux personnes...) qui vous a paru la plus innovante récemment ?

Nous sommes désormais dans un système d'innovation permanent. Les produits ou les services sont donc des indicateurs ou des témoins de l'état d'innovation d'un pays ; cependant, les situations, les stratégies, les tendances ou les politiques remarquables me semblent plus intéressantes que tel ou tel produit. On peut tenter de citer quelques initiatives : - Le dynamisme actuel et l'inventivité de jeunes sociétés françaises comme Jazz Mutant, Violet, Zodianet, Comwax ou Airwaves. - Le foisonnement jubilatoire du Web2.0 français dont Netvibes est l'étendard. - La console Wii qui est différente et déportée vis-à-vis de ses concurrentes, avec une technologie moins évoluée, mais elle propose des situations nouvelles. - Pour terminer, le modèle de conception d'Apple "Think different " qui bouleverse les paradigmes classiques du marketing avec une stratégie de produit créative et visionnaire. D'aucuns l'avaient vu morte il y a dix ans.

3. Au regard de votre métier, quels enjeux primeront d'ici 5 ans : la recherche technologique ou le développement ? La technique... ou le design ?

L'Europe, mais surtout la France avec son histoire, sa culture, et son humanisme ne peuvent pas ne pas être présents dans la construction du futur planétaire. Il n'y a ici aucune arrogance, mais simplement le miroir de l'image que les autres se font de nous. Nous avons donc une responsabilité à assumer ce que nous sommes. Cependant, notre histoire sépare résolument l'art de l'industrie. L'atout majeur dans les 5 prochaines années repose donc pour moi sur le design, c'est-à-dire une activité de conception non technologique au service de l'homme et des projets. Le design dans ce cadre relève donc d'une économie politique. Il reste du chemin, car nous sommes le seul grand pays industrialisé a ne pas avoir de programme national de design. - Le premier enjeu pour créer cette société d'innovation humaine est de créer des situations transversales et horizontales, basées sur une culture générale et des croisements fructueux, pour casser la verticalité des disciplines et des spécialités afin d'inventer un nouveau modèle structurellement innovant et agile. Cela s'applique en premier lieu à l'éducation, l'école, l'université, la recherche, mais aussi aux entreprises et à l'état. - Le second enjeu est de faire une place aux jeunes. L'incandescence de la jeunesse est un atout, pas un risque. - Le troisième enjeu repose sur la culture du projet, du produit, des situations et des pratiques. Cela passe par l'intégration du design dans toutes les entreprises jeunes et anciennes, petites et grosses, en amont et en aval mais aussi dans les services publics, les transports, les villes, les quartiers...