L’Europe ne doit pas se contenter d’imposer des obligations de transparence et de coopération à Meta et TikTok. Pourquoi ne pas créer ses propres plateformes ?
Nés d’une promesse d’émancipation, les réseaux sociaux devaient offrir à chacun la possibilité de s’exprimer librement. Vingt ans plus tard, ce qui devait favoriser la parole menace la cohésion sociale, la santé mentale des jeunes et jusqu’à la vitalité démocratique et économique. Comment défendre la liberté d’expression sans laisser prospérer les micro-agressions permanentes, la désinformation et la haine ?
Ce que nous voyons sur ces réseaux est décidé par des algorithmes. L’opacité de ces mécanismes qui favorise ce qui choque ou divise, au détriment de ce qui éclaire, alimente la défiance généralisée et favorise les bulles informationnelles, les manipulations massives – à l’exemple de Cambridge Analytica, des usines à trolls russes – ou le prosélytisme religieux notamment salafiste mais aussi l’anonymat et pseudonymat qui libère les petites incivilités toxiques du quotidien.
Hébergeurs ou médias ?
Longtemps, les plateformes ont évolué dans une zone grise, assimilée à de simples hébergeurs sans responsabilité. Ce principe de régulation convenait à l’Internet des forums et des blogs. Il paraît aujourd’hui dérisoire face à la concentration de quelques géants qui façonnent l’espace public numérique mondial, tout en revendiquant une quasi-immunité éditoriale.
Entré en vigueur en 2023, le Digital Services Act (DSA) européen impose aux « très grandes plateformes en ligne » un cadre spécifique : des audits réguliers, davantage de transparence et une coopération avec des « signaleurs de confiance ». Il entérine un principe simple, mais essentiel : ce qui est illégal hors ligne doit l’être en ligne. Une avancée majeure.
Derrière les textes se cache une autre urgence : celle de la santé mentale des adolescents. Selon une étude récente de l’AP-HP, près de 600.000 cas de dépression supplémentaires chez les jeunes Français seraient liés à l’usage intensif précoce des réseaux sociaux, notamment TikTok, dont étonnamment le fonctionnement est moins toxique en Chine.
Faut-il dès lors traiter les réseaux sociaux comme des médias, ce qu’ils sont devenus, avec un directeur de publication ? Ou les considérer comme des espaces publics ouverts, mais régulés, selon l’idée défendue par l’ancienne députée Paola Fortezza, où s’appliqueraient des règles de civisme et de responsabilité collective, à l’exemple de ce qui fait nos villes ? Un « code de l’urbanisme » du numérique pour le concepteur et un code de la route pour les usagers, qui protégeraient sans étouffer.
A l’école et dans les familles, l’éducation au numérique et aux images reste une urgence : apprendre à douter, à vérifier, à comprendre qui parle, qui diffuse et dans quel intérêt. La chercheuse française Camille François propose d’aborder ces enjeux dans un cadre « ABC » : Actor (l’auteur), Behavior (le comportement viral), Content (le contenu). C’est le niveau B, celui de la viralité, qu’il faut désormais investir. A plus long terme, l’Europe doit surtout se doter de ses propres plateformes, à l’image de Karrot ou KakaoTalk en Corée du Sud. Sommes-nous incapables de créer un espace commun ? L’enjeu est de réconcilier liberté et protection, par le design de ce que nous souhaitons ! La création sera nécessaire pour faire vivre la régulation.
Publié dans Les Échos le 18/11/2025