Pour une république de l’action

Nos dirigeants analystes-gestionnaires ne sont plus des bâtisseurs, ni des scientifiques : Sciences Po domine les grands serviteurs de l’état. Pour sauver le projet républicain et notre industrie, il est urgent de réhabiliter la culture du « faire », plaide Jean-Louis Frechin.

Entre paralysie bureaucratique, effondrement éducatif et manque de vision à long terme, nos élites ressemblent aujourd’hui davantage à des analystes-gestionnaires qu’à des bâtisseurs visionnaires. Pour sauver le projet républicain, il est urgent de réhabiliter la culture du « faire ».

Nous sommes une nation de dialecticiens : depuis des siècles, la France marche à la tête de la révolution des idées, mais traîne les pieds derrière celle de l’industrie . Ce décalage n’est plus un simple trait de caractère, c’est une pathologie avérée.

Jadis créée pour bâtir le redressement national après la défaite de 1870, Sciences Po traverse une crise de légitimité profonde. Un décalage croissant s’est installé entre le prestige de ses alumni au pouvoir et la réalité des échecs systémiques du pays dont ils sont les auteurs. En étendant son influence à tous les secteurs (Avocat, Urbanisme, Journalisme, Science Humaine, Design, Avocat…) par pure revendication de pouvoir. Elle parait désormais importer et célébrer les concepts et les idéologies deconstructrices importées des Etats-Unis, le tiers mondisme, la puissance publique comme unique économie plutôt que la figure du chef d’entreprise. Cette dérive s’accompagne d’une déconnexion technologique majeure. L’institution ressemble a une université comme les autres et a semble-t’il délaissé l’exigence de la haute culture.

S’inspirer des bâtisseurs

Nous héritons collectivement d’un « capital culturel de la réaction » qui paralyse toute velléité de changement. La pensée de Pierre Bourdieu est devenue ce qu’il dénonçait : un déterminisme. En figeant les citoyens dans des statuts de « dominés », elle a créé une société qui préfère se réfugier dans le passé et le repli plutôt que de se confronter à la réalité du monde.

Si la sociologie est un « sport de combat » enfermant le débat dans une injonction morale permanente, elle est moins un « fight club » qui serait une fabrique de solutions. Résultat : les politiques imaginent pour les Français un monde idéal imaginaire, mais refusent de s’atteler à construire le monde réel.

Notre pays souffre d’un mal pernicieux : ses dirigeants relèvent trop des « sciences politiques » et pas assez des « sciences en politique ». Là où l’Allemagne s’appuie sur des profils techniques, comme la Dr Angela Merkel,  la France a marginalisé ses ingénieurs. Cette ignorance technologique nous livre désarmée à la mainmise des Gafam, à l’obscurité des algorithmes.

Le temps des grands corps techniques, armée civile au service du pays (Mines, Télécoms) semble révolu, balayé par une gestion court-termiste héritée des privatisations des années 1990. Pourtant, la culture scientifique est le seul rempart contre l’irrationalité et le moteur de la réindustrialisation.

Nos dirigeants relèvent trop des « sciences politiques » et pas assez des « sciences en politique »

Pour Boccace, la plus grande vertu est l’industria (l’ingéniosité). Pour sortir de l’ornière, nous devons « faire pour comprendre » plutôt que « comprendre pour faire ». Les grands métiers de la conception Architectes, Designers, Ingenieurs tel que les définitions Armand Hatchuel partent du réel et agissent en mode projet, véritable « coalition apprenante ».

La France possède des modèles inspirants : Les Architectes de l’AUC, le designer Jean-Marie Massaud, Bouygues, Withings, Parrot, Dassault Systèmes, Airbus, Renault, Doctolib, ou DXO Optique, mais également l’indispensable tiers-secteur associatif et son secteur culturel, vecteur de rayonnement.

Ces acteurs ne se contentent pas d’analyser le monde ; ils le fabriquent. La République doit redevenir force de proposition, innovante et industrielle. Sans cette fusion entre idées,  réel, et action notre pays deviendra un magnifique musée d’idées et de débats, mais désespérément vide de solutions.

Jean-Louis Frechin est directeur de Nodesign.

Publié dans Les Échos le 03/02/2026