IA : dépasser le mythe de l’outil

Non, l’IA n’est pas « simplement un outil ». Cette technologie, comme avant elle la machine à vapeur ou l’imprimerie, engendre des changements profonds dont les impacts sur la production et les usages dépassent largement sa fonction initiale, explique Jean-Louis Frechin.

 

« Ce n’est qu’un outil ! » Cette analogie rassurante a accompagné toutes les mutations numériques et revient évidemment dans les débats sur l’IA, comme un mantra destiné à apaiser nos inquiétudes. Cette vision réductrice masque une réalité bien plus complexe. L’invention du marteau a profondément changé les manières de faire les choses.

Faire croire que celui qui tient le manche du marteau reste le maître consiste à nier les déterminismes profonds en amont et en aval qui conditionnent la « naissance des choses ». Cette approche réductrice néglige les origines et les influences des concepteurs et des conséquences directes et indirectes des IA. Quelques milliers d’employés chez Google, X, TikTok ou OpenAI contrôlent des plateformes influençant l’opinion de milliards de personnes.

Déterminismes

L’IA n’est pas simplement un outil, tout comme la machine à vapeur ou l’imprimerie n’en étaient pas. Ces technologies, systèmes et produits ont engendré des « déterminismes », c’est-à-dire des changements profonds dont les impacts sur la production et les usages dépassent largement leur fonction initiale. La machine à vapeur n’a pas seulement généré de la force ; elle a révolutionné le travail, introduit la mobilité, transformé les manufactures artisanales en entreprises industrielles, et modifié la géographie des territoires et la société dans son ensemble.

Nous assistons à l’externalisation de notre capacité de raisonnement, tout comme l’écriture a externalisé la mémoire et les bibliothèques ont externalisé la connaissance.

De même, l’IA ne se limite pas à automatiser des tâches ou à traiter des sujets. Nous assistons à l’externalisation de notre capacité de raisonnement, comme l’écriture a externalisé la mémoire et les bibliothèques la connaissance.

Un défi éducatif majeur

Les défis les plus importants pour gérer ces déterminismes et mutations que nous ne maîtrisons que peu se concentreront principalement sur l’éducation. La société occidentale repose sur la science, la philosophie et l’art. Si l’IA excelle dans des domaines comme la recherche médicale, qu’advient-il de la création artistique quotidienne, comme la publicité, l’impression, la musique, l’illustration et la photographie ? Comme le souligne le chercheur en IA François Pachet, « l’IA ne copie pas les oeuvres » ; elle factorise et apprend les similarités, ce qui se répète et ce qui se ressemble, c’est-à-dire ce qui relève de la pensée commune et mimétique.

Comment alors former des citoyens capables d’exercer leur libre arbitre et des pensées singulières afin d’agir sur les mimétismes que ces technologies vont produire ? Comment former à l’ère de l’IA, en particulier à la pensée disruptive et originale ? Une étude récente montre que les mieux formés et expérimentés bénéficient le plus des IA. Pour les individus, les enjeux liés sont de passer d’une IA externe et reposant sur la similarité à une connaissance et une expérience personnelles et singulières.

La question n’est plus d’être pour ou contre l’IA, mais de mettre en place une « transition cognitive » pour façonner les conséquences de cette mutation, afin qu’elle ne nous façonne pas. Sauter à pieds joints dans la mer devenue moutonneuse tels les moutons de Panurge n’est sûrement pas la solution. L’enjeu n’est pas de résister au changement ni de s’y soumettre aveuglément mais de comprendre et de maîtriser les déterminismes induits par ces technologies que nous souhaitons et ceux que nous refusons.

Jean-Louis Frechin est directeur de Nodesign.

Publié dans Les Échos le 09/09/2025