Les écoles de design françaises face au défi de la réindustrialisation

Ensil-Ensci Limoges

 

La nécessité de rebâtir une industrie forte en France soulève une question fondamentale : quels produits y fabriquer, Quelles écoles pour former les designers de la neo industrie ? Jean-Louis Frechin donne des pistes de réponses.

La prochaine élection présidentielle et le constat alarmant du désert productif français imposent une réflexion urgente sur la contribution possible des écoles de design à la réindustrialisation. La nécessité de rebâtir une industrie forte en France soulève une question fondamentale : quels produits y fabriquer ? Comme le résume Alain Cadix, membre de l’Académie des technologies : « Nous avons les technologies, mais nous manquons cruellement de produits. » Le design devrait être au coeur de cette dynamique d’avenir. Pourtant, alors que la France brille par ses créateurs, elle peine à former de véritables concepteurs de produits industriels.

Du conservatoire au laboratoire d’idées

Héritières des Beaux-Arts et soumises à une multitude de tutelles qui nuisent à leur lisibilité, les écoles de design françaises fonctionnent trop souvent comme des conservatoires. Elles perpétuent une doxa théorique et critique qui a du mal à se renouveler. À l’aube de la seconde révolution des machines, il est urgent de redéfinir la mission de ces établissements pour les orienter vers l’industrie, l’innovation, et les hisser au niveau de la concurrence internationale.

Trois segmentations permettraient de mieux positionner et clarifier la mission des écoles de design :

· Le design d’auteur : une production artistique, critique et néoartisanale.

· Le design des arts appliqués : lié aux savoir-faire d’excellence, à l’espace, à la décoration et à l’art de vivre.

· Le design impliqué et innovant : axé sur la recherche, l’économie, l’industrie et les mutations technologiques.

Nous manquons de concepteurs industriels, tels que les imaginaient les fondateurs de l’UTC de Compiègne (Oise) ou de l’ENSCI. Pourtant, des exceptions existent : formé à l’ENSCI il y a plus de vingt ans, le designer Jérémy Bataillou est aujourd’hui le concepteur de l’habitacle numérique de la nouvelle Ferrari Luce, qui redéfinit l’expérience numérique automobile.

Disruption, profondeur et atelier

La transition numérique et l’essor de l’intelligence artificielle représentent une mutation anthropologique majeure qu’aucune école française n’a encore pleinement investie. Le design doit privilégier une érudition profonde, une pensée disruptive, une utilisation opportuniste des technologies et l’exploration de ce que la machine ne sait pas faire.

Cette mutation exige de revaloriser les lieux concrets de fabrication d’hypothèses et de prototypes. C’est dans ses « ateliers » que doivent se former les « coalitions apprenantes », selon le concept de Hatchuel et Le Masson, associant ingénieurs, designers et humanistes. Par leur collaboration autour de défis complexes, ces situations feront émerger des réponses industrielles et technologiques inédites.

Une technologie sans forme reste un simple potentiel. Pour relever le défi de la création de valeur, il est indispensable de regrouper les acteurs de la conception et de la création avec les pôles technologiques sur tout le territoire national afin de donner forme, usage, sens et désirabilité aux innovations. Pour cela, les ministères de l’Industrie et de la Recherche doivent intégrer les écoles de création industrielle au sein de leurs pôles académiques. Le redressement productif et créatif du pays dépend de cette capacité à concevoir des productions désirables. Ce défi historique, comparable à la Reconstruction de 1945, doit être placé au centre des futurs projets de la nation.

Publié dans Les Échos le 07/06/2026

Jean-Louis Frechin est directeur de Nodesign.