Villers-Cotterêts : la Cité internationale de la langue française, entre promesse et inachèvement
« La langue de la République est le français. », Constitution, article 2 —
Si le lieu est légitime, le projet ambitieux : faire vivre une langue, ses voix, ses tensions, son rayonnement. Le résultat, lui, laisse une impression contrastée, dans un territoire qui mérite par ailleurs de l’attention.
Une ambition réelle, un propos léger…
Les bonnes idées ne manquent pas. Le propos est large, la francophonie occupe la place qu’elle mérite, et l’on sent une volonté de penser la langue comme un fait vivant plutôt que comme un patrimoine figé. Mais le parcours peine à se rendre lisible, les fondements sont invisibles et l’on en sort avec un sentiment tenace d’inachevé.
Le déséquilibre est frappant : le contenu est souvent absent ou frugale, tandis que le multimédia est partout — bavard, sans toujours dire grand-chose. La pauvreté du son, et donc de langue « écoutée », surprend dans un lieu de cette nature. C’est d’autant plus dommage que l’installation dépouillée consacrée à l’écoute du français au fil des siècles est, paradoxalement, l’une des plus réussies du parcours.
Des absences difficiles à expliquer
Une langue, ce sont aussi des textes — et l’on cherche en vain ceux qui l’ont fondée, défendue, bousculée :
– les textes de la Révolution française ; La Déclaration des droits de l’homme.
– l’édit de Nantes, le Code noir ;
– les grands discours politiques ; les correspondances épistolaire;
– le « Dictionnaire universel » de Furetière ; et tant d’autres
– La Fontaine, les surréalistes, Perec ;
– La loi 101 québécoise à qui nous devons tant.
– et, plus près de nous, l’intelligence artificielle qui désormais écrit, parle à notre place et traduit en temps réel.
Molière, le théâtre est, lui, traité en minuscule — comme si la déclamation de la langue n’avait guère pesé dans notre histoire linguistique.
Les grands discours sont également absents, Camus lors de son prix Nobel, Malraux, De Gaulle. Mais aussi l’un des plus vieux enregistrements, celui du philosophe Ernest Renan par Gustave Eiffel, témoignage vivant des évolutions de notre langue.
Plus étonnant encore : les querelles contemporaines entre les *Linguistes atterrés*, les linguistes plus mesurés et l’Académie française — preuve éclatante que le français est vivant — sont absentes. Le politiquement correct, lui, est partout. Ils sont autant de moments où la langue se dit, se fabrique, se conteste.
Quand le graphisme se tait
Pour une cité dédiée à la langue, on aurait attendu une fête typographique et graphique. Or, le graphisme et la typographie sont en retrait, presque effacés. C’est un comble : le lieu parle de signes, et néglige les siens. En résumé, les apostrophes des multimédias sont américaines ! Ce sujet aurait mérité un graphiste typographe comme Philippe Millot.
Un musée sans collection
La Cité s’inscrit dans cette muséographie narrative et peu démonstrative, une scénographie TikTok que l’on retrouve désormais au Musée national de la Marine ou dans la nouvelle galerie des pionniers de l’aviation au Musée de l’Air et de l’Espace. Plus d’objets à contempler, plus de vitrines à scruter : seulement des récits, des écrans, des ambiances pour des expériences à vivre. Le concept de cité plutôt que de musée nous inciterait à pouvoir découvrir dans la visite les dynamiques artistiques et scientifiques qu’elles suscitent, ou les animations et situations innovantes proposées.
Adieu donc, cabinet de curiosités, atelier, salon.
À qui s’adresse cette cité, alors ?
Le lieu reste précieux pour des élèves de primaire ou de collège : la boîte à réflexion s’y ouvre facilement, et la visite peut se prolonger par une belle découverte du pays de Valois. Le château, lui, est sublime, et mériterait presque à lui seul le déplacement. Il faut signaler le travail délicat de l’agence d’architecture et de scénographie Projectile(s).
Allez-y
Ces réserves n’enlèvent rien à l’intérêt de la démarche, ni à la beauté du lieu. Allez-y, parcourez-la, et faites-vous votre propre avis. Une cité de la langue ne vit, après tout, que des conversations qu’elle suscite.




