Comment créer des intelligences artificielles, notamment agentiques, qui ne singent pas l’humain et ne le font pas disparaître ? Le design peut permettre de concevoir ces nouvelles créations, plaide Jean-Louis Frechin.
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L’invention de l’écriture a externalisé la mémoire, le livre a diffusé les idées, la révolution industrielle a déporté la force motrice, l’informatique en réseau a redistribué le savoir. L’IA prolonge cette histoire, de façon de plus fondamentale : la production du sens lui-même. Cette mutation n’est pas seulement technologique. Elle est civilisationnelle.
L’histoire des technologies cognitives est d’abord une longue histoire de la séparation du corps : l’externalisation. Platon, dans le « Phèdre », met dans la bouche de Socrate une critique de l’écriture que l’on pourrait presque transposer à l’IA : ce nouvel artifice ne procure qu’une apparence de savoir, remplace la mémoire vivante par une mémoire externe qui annihile la pensée. Platon affirme un point essentiel : l’externalisation de la mémoire redistribue le pouvoir.
Discours plausible sans connaissance ?
Les grands modèles de langage ressemblent aux sophistes de la Grèce antique – ces maîtres itinérants du discours, aux connaissances livresques, capables de répondre à toute question, de s’adapter à tout interlocuteur. Protagoras, Gorgias : un peu consultant et déjà agents conversationnels. Mais Platon ne les admirait pas. Il leur reprochait de vendre la forme sans le fond, la persuasion sans la vérité, la réponse sans la responsabilité. Le sophiste convainc, il ne cherche pas à savoir. L’IA générative porte exactement ce risque : produire un discours fluide, plausible, sans que la question du sens soit jamais posée. La cohérence statistique n’est pas la connaissance.
« Les grands modèles de langage ressemblent aux sophistes de la Grèce antique – ces maîtres itinérants du discours, aux connaissances livresques, capables de répondre à toute question, de s’adapter à tout interlocuteur. »
Les grandes révolutions technologiques ont toujours redéfini les tâches entre l’humain et les systèmes – et, avec elles, les manières de faire les « choses », mais également les compétences qui comptent.
C’est là que le design entre en scène : non tant pour utiliser ces nouveaux outils que pour les concevoir. Les prompts ne suffisent plus ! Il faut envisager les relations, les contrôles, les commandes, les formes et les usages de ces systèmes, comment nous les comprendrons mais également comment favoriser les nouvelles créations.
L’IA s’appuie sur les similarités – entraînée sur l’immense moyenne statistique mondiale, elle tend naturellement vers le consensus -, les créateurs ont alors le devoir de produire de la singularité. Pas par caprice, mais parce que toute offre et proposition sur le marché doivent se distinguer, pour exister.
Quelles IA voulons-nous ?
Ce devoir de singularité s’accompagne d’un devoir d’invention. Nous avons la responsabilité de proposer de nouvelles interactions : systèmes adaptatifs, conscients du contexte, capables de gérer des interactions de missions complexes et multimodales.
Les nouveaux objets qui en découleront détermineront les usages de demain. Mais ils appellent une conception rigoureuse, qui ne singe pas l’humain – et ne le fait pas non plus disparaître. Car le risque est réel. L’essor des agents pourrait produire l’exact inverse de ce qu’il promet : non des humains augmentés, mais des humains conditionnés, réduits au rôle d’exécutants de système qui les téléguident et décide à leur place. C’est le paradoxe de l’agentivité computationnelle à l’opposé de son sens philosophique, ou l’agent est celui qui initie, qui choisit, qui assume.
La vraie question n’est donc pas technologique. C’est une question politique et créative : pourquoi veut-on des IA qui agissent, au nom de quoi, pour quoi faire et à la place de qui ? Ces recherches sont le terrain du design – et l’enjeu des produits à venir en Europe.
Publié dans Les Échos le 06/04/2026
Jean-Louis Frechin est directeur de Nodesign.
