Trop d’innovation, pas assez d’invention

Que n’a-t-on entendu sur l’innovation ! On la définit souvent comme une idée, si possible en rupture, élaborée pour ou par des clients, qui rencontre un marché et permet à l’entreprise de se développer. Cela paraît si simple ! Il y a pour cela pléthore de méthodes de gestion, d’accompagnement et d’attention aux clients. Cependant, si nous sommes nombreux à commenter ce « comment », étrangement la genèse de l’idée initiale, l’acte de création, c’est-à-dire l’« invention », le « que faire », est souvent oublié. Or il n’y a pas d’innovation sans invention. L’innovation consiste à socialiser les inventions, c’est-à-dire ce qui est « nouveau ». Les technologies numériques ont initié de nouvelles manières de faire les choses, par des contributions distribuées (« tous innovateurs »). Celles-ci se concentrent souvent sur la transformation ou l’adaptation numérique de procédés connus.

A l’inverse, les inventions, créations et découvertes se nourrissent des visions singulières, exploratoires et créatives des scientifiques, mais aussi de celles, intuitives et sensibles, des artistes. Aujourd’hui, en France, c’est spécifiquement ce déficit de nouveauté, d’inconnu et donc de risque qu’il nous faut combler pour alimenter les chaînes d’innovation. Un déficit inversement proportionnel à ce qu’ont été nos inventeurs de la fin du XIXe siècle.

Loin du créateur omniscient à l’image de Léonard de Vinci, les inventeurs de demain seront transdisciplinaires, c’est-à-dire qu’ils transcenderont les expertises par des collaborations nouvelles. La force d’une intention, à l’instar de la création, c’est savoir ce que l’on veut, même si on ne sait pas où l’on va ! Nous avons besoin de talents divers et singuliers qui alimenteront les ressources de cette économie de la proposition : scientifiques-entrepreneurs, inventeurs-innovateurs, créateurs ou « self manufacturers » comme les nomme Eric Von Hippel. En résumé, passer de la transformation à des propositions réellement innovantes. C’est notre défi, être à nouveau inventif pour pouvoir innover…

Publication originale dans les Echos
28/06/2016 | Jean-Louis Frechin | Économie & société | Innovation | Tribune |

Discours de remise de l’ONM

« Madame la Ministre, chère Axelle Lemaire

Ce jour est important pour nous, forcément, car il célèbre le design, ici au cœur du Ministère de l’Économie, de l’Industrie ET du numérique… Je vous en remercie, pour nous tous, avec une profonde émotion.

“Nous avons marché à la tête de la révolution des idées, rarement de celle de l’industrie” soulignait déjà en 1886 Marius Vachon, dans son rapport sur la crise industrielle. Durant les 50 années qui suivirent la France fut pourtant le berceau de la majeure partie des inventions du XX siècle naissant. Sans jamais pourtant combler le fossé entre l’art des rois et celui des peuples, c’est-à-dire entre le beau et l’utile entre commode et locomotive, entre culture et industrie. Après guerre, le Concorde, la DS parmi tant d’autres merveilles manifestaient la croyance d’une vie meilleure apportée par le progrès… Curieusement la France a oublié ces “mythologies”, aidée en cela par la lucidité critique qu’elle a en héritage. Ici, ces inventeurs, ingénieurs et scientifiques sont d’abord coupables de cruauté du XX siècle avant d’être des héros. Ce monde bascule en 1969 avec le premier homme sur la Lune, le premier vol du Concorde, du Boeing 747 et la mise en réseau de calculateurs qui signent les débuts de l’internet, mais également les prémices de la désindustrialisation massive qui annonçait, un changement d’époque.

Temps 1: Faire Archi
En 1980, l’architecture bascule entre la nostalgie du courant moderne, les préceptes du Bauhaus, et l’architecture spectacle Post Moderniste. Certains d’entre nous, je l’avoue, avaient l’étrange sensation d’être né trop tard. L’informatique nous occupait, mais programmer pour dessiner représentait une distance qui semblait disproportionnée…

Temps 2 : Les Ateliers
“Il ne peut y avoir de développement sans invention, sans risque, sans intelligence. L’homme ne pourra plus, dans une société de savoir généralisé, accepter de travailler sans créer ni participer aux décisions.“ Ainsi parlait François Mitterrand créateur de l’Ensci, en 1983.
L’ENSCI-les Ateliers, nouveau lieu de création industrielle improbable célèbre la relation entre le faire et la beauté, entre Dessin et Dessein, entre culture technique et culture artistique. L’intelligence de la main et la pensée comme outil, réconciliée. L’Ensci souhaitait réveiller les situations de productions de l’intelligence autant que de la manière de faire et produire les choses. Accueillis dans un lieu singulier, un « atelier » , des designers expérimentés et reconnus professent le projet avec élégance, mais aussi honnêteté, rigueur et bienveillance. Ils inventent la pédagogie de la création industrielle naissante. Des ordinateurs que l’ont ne programment pas nous disaient Hello.

Temps 3 : R&D
Un institut de recherche informatique l’Inescà Lisbonne à le premier en Europe envie de design… un monde s’ouvre ! Il semble finalement que cette époque nous réserve de bonnes surprises.

Temps 4 : L’agence
L’envie de passer à l’acte, aborder tous les sujets, avoir une approche globale, ne jamais rien s’interdire, en pleine guerre du Golfe !
Imaginer l’industrie comme palette de création, aimer les usines, les objets. l’informatique y est un outil qui nous donne du pouvoir, on dirait Empowerment aujourd’hui. Nous avons naïvement tenté de résister à l’abandon de l’industrie comme économie et comme culture, mais à aussi gommer l’infranchissable frontière entre produits et décors, oser croire qu’un produit est aussi un objet de culture qui parle de ce que nous sommes …

Temps 5 : CD Rom culturels à la Française
Changer pour inventer le métier de Design d’interface et d’interaction, devenir auteur, passer d’une informatique outil a une informatique pour tous comme finalité.
Regrouper contenu, technologie et design, recette vertueuse ! Raconter les épopées du XX siècle, la résistance en France, l’aviation, mais aussi les sciences à la manière pédagogique des petits débrouillards. Montparnasse Multimédia a été une école précoce du numérique et de l’innovation.

Temps : 6 ADN
La force d’une intention c’est de savoir ce que l’on veut même si on ne sait pas où l’on va ! En 1998, déjà le numérique n’est plus un simple outil, un secteur économique, une option, une simple destination, mais la fondation d’un changement d’âge plus qu’un âge du changement…
Pour innover radicalement, il nous faudra dépasser le connu pour transcender par, au travers, et au-delà les connaissances acquises. L’Atelier de Design Numérique est crée à l’Ensci pour répondre à ce défi esthétique aussi élevé que celui du Bauhaus, en son temps. Il s’agit moins de former que d’apprendre pour construire les conditions d’une pratique en devenir. Difficile.
Avec l’association la Fondation Internet nouvelle Generation, Fing, nous établirons des conversations entre monde académique, monde marchand, social, des savoirs et de la technique. Pour se rapporter au sujet, le creuser, le fouiller, le prototyper. Ainsi est né le design Numérique.
Enseigner, c’est considérer que pour qu’il y ai progrès, il faut un mouvement, ainsi que le désir d’aborder le futur comme une opportunité.
Si la compréhension et le savoir sont les préalables historiques de nos actions. Agir et faire sont une merveilleuse condition de la création de la connaissance. Engager des élèves dans cette voie est une responsabilité, les croiser aujourd’hui une récompense.

Temps 7 : NoDesign
Pourquoi avoir appelé une agence de design nodesign ? Le beau design est celui qui ne se voit pas. Mais c’est le Nouvel Objet du Design, qui est le défi. L’objet n’y est pas fondamental, ce sont les situations, les relations, les conditions d’émergence et leurs croisements qui restent fondateurs des projets. Les NéoObjets sont transgressifs, ce sont des biens accueillants des services, dont les valeur(s) sont externes. Ainsi produits, services, objets connectés, donnés, logiciels, villes, procédés confondent désormais chaînes de conception, de distribution et de fabrication, l’objet devient interface, l’interface devient objet … Nodesign est une équipe sensible avec des clients qui ressemblent aux héros de l’aviation, et qui produit ses propres projets quand elle s’ennuie.

Temps 8 : cabinets de curiosité
Il se passe des choses en France. Cette nouvelle ‘école de fabrique’ numérique avait besoin de son Exposition, une mise en scène du Futur parce que ‘Les mythes, la poésie, la musique nous adressent des messages que le langage rationnel traduit très mal’ rappelle Edgard Morin.
Ainsi est né ce désir de représentations symboliques et d’ensemble inspirés par les expositions universelles. Comment révéler, exposer, partager la mutation numérique ? Comment partager les opportunités de ce monde en construction avec tous, dans un modèle qui nous ressemble, tel est Futur en Seine…

– Un lieu où l’on pense : des salons.
– Un lieu où l’on fait : des ateliers.
– Un lieu où l’on partage : des cabinets de curiosité.

Mutations numériques
Le Nouveau Monde industriel bouleverse les frontières industrie et artisanat, unique et la série, marchande et non marchande, matérielle et immatérielle, atomes et les octets, travail et métiers, mais aussi distance entre science et technologie. Ce n’est point de transition qu’il s’agit, ni uniquement d’internet, mais d’une mutation continue, permanente, infinie et durable…
Souhaitons-nous passer les 10 prochaines années, à écouter ce que nous avons appris lors des 10 qui viennent de s’écouler ? Réalisons encore une fois notre dessein, notre destin. Pour citer à nouveau Marius Vachon : « Mettons de l’art en tout, dans tout ce que nous faisons… et élevons notre imagination » . Inventons ce projet commun de République avec, grâce et par le numérique qui vous est cher, Madame la ministre, et rappelons nous que comme le disait Nietzsche « nous avons l’art, afin de ne pas périr de la vérité ».

Message personnel
Je suis resté sur le seuil, héritier de la naïveté et de l’émerveillement envers les concepteurs de la DS, du Concorde, ou des pionniers de l’informatique tel Louis Pouzin, mais aussi explorateurs des champs culturels et sensibles profondément attaché à explorer le nouveau grâce au numérique. J’ai peut-être eu la chance de naître à la bonne époque finalement.
Je remercie pour cela mes maîtres Jean Deroche, Marc Berthier, Yves Savinel et Gilles Rozé, et mes compagnons et mentors Stéphane Bureaux, Pierre Raiman, Jean Paul Robert, Alain Cadix, la famille Vidigal, Sylvie Lavaux et les collègues de l’Ensci, Henri Verdier, Uros Petrevski, La Fing, Cap Digital et Les NoDesign

Mais aussi et surtout ma très chère et tendre famille, mes parents, mes enfants, mon épouse et son pays sans qui je serais incomplet.

Merci de l’honneur, que vous me faites Madame la Ministre du Numérique, rien ne pouvait plus profondément nous encourager à poursuivre ces actions et je en vous remercie.

Le Design est la quête éternelle de l’homme de dégager la beauté de la nécessité….Vive le Nouveau Monde industriel, vive le numérique, vive le design, et Vive l’Europe …

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Ce que le numérique doit à la musique

La musique électronique est un précurseur innovant depuis plus de soixante ans. Les musiciens, mathématiciens, ingénieurs ont favorisé les rapports fondateurs entre science et musique, à l’exemple de l’invention des ondes Martenot vers 1930, de l’apparition du synthétiseur dans les années 1970, des machines numériques des années 1980, de la production musicale à la maison jusqu’à l’invention de nouveaux instruments par des créateurs. Une exposition, « ElectroSound », revient sur ces liens étroits entre musique électronique et innovation (Fondation EDF, Paris, du 25 mai au 2 octobre).

L’ordinateur personnel et le numérique sont les pivots de cette histoire. Saviez-vous que l’ordinateur graphique, les logiciels pour créateurs, la synchronisation d’information entre machines, la programmation visuelle et l’écran multi-touch de votre tablette ont été inspirés ou utilisés en primeur par l’informatique musicale, laboratoire d’innovation sociale, artistique et technologique ? La musique a ainsi été le premier « art d’expérimentation » des ordinateurs, machines universelles qui, tout en libérant les créateurs, ont engendré de nouvelles pratiques et pouvoirs de production (« empowerment ») qui ont permis à des amateurs de proposer des alternatives à la production musicale classique, mais également à la fabrication d’instruments. Aujourd’hui, on assiste à l’éclosion de plusieurs « luthiers » électroniques, autant logiciels que matériels – à l’exemple de l’Ircam à Paris avec ses recherches innovantes, des français de Dualo (accordéon révolutionnaire) ou de Touché (interface de contrôle musical ultrasensible), mais également des synthétiseurs du suédois Teenage Engineering ou du très beau clavier Seabord Rise de l’anglais Roli. Cette culture large, riche et diverse est avant tout une histoire singulière de l’innovation. La musique électronique nous raconte la manière inspirante dont les créateurs et les ingénieurs ont façonné les machines, la musique, notre époque, notre culture ou peut-être tout simplement nos vies.

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24/05/2016 | Jean-Louis Frechin | Économie & société | Innovation | Tribune |

Auto autonome

Le futur de l’automobile semble aujourd’hui se dessiner autour de l’écologie, de l’usage plus que de la possession, de l’électricité, du service et, de plus en plus, du véhicule autonome. Science-fiction, rêve d’ingénieur ou éternel mouvement qui exclut les hommes de leur environnement !

Ainsi, après avoir réduit le nombre d’ouvriers des usines, interdit aux clients de réparer leur véhicule, on se propose désormais d’exclure le conducteur du pilotage. En prémices, la Tesla 3 et quelques constructeurs proposent un pilote automatique qui prend en charge certaines tâches précédemment dévolues au conducteur. Eldorado annoncé, ce chemin vers les véhicules autonomes est une bataille entre le nouveau monde numérique et le vieux monde de l’automobile, qui passera par une modification du Code de la route et de celui des assurances.

Mais la véritable question porte sur les usages de ces véhicules. Les consommateurs ont-ils exprimé une envie profonde de voitures autonomes ? Que va-t-on faire à bord ?

Ces véhicules pourront-ils se contenter de l’aménagement intérieur classique ? Les informations données par le véhicule devront rassurer de façon transparente et claire : une voiture n’est pas un A320, et les constructeurs ne nous ont pas encore démontré leur maîtrise des interfaces d’information à bord.

Face à cette auto qui ne serait qu’automatisme et partage, le réel résiste. On ne peut que rappeler que, pour beaucoup, posséder un véhicule est une nécessité. C’est même, pour les jeunes, le premier objet d’autonomie et de mobilité. Il existe également des gens pour qui conduire est un plaisir. L’engouement actuel pour les véhicules anciens ne se dément pas, au point de devenir une valeur financière refuge. Les raisons en sont multiples : symboliques, affectives, esthétiques, sensation de conduite, absence de plastique, réparabilité… Un paradoxe à l’âge de l’usage, qui est peut-être la valeur de la rareté face à l’auto comme commodité. Au-delà du débat entre usage et possession, c’est entre utilité et plaisir, valeur d’usage et valeur affective, concentration insupportable et désert urbain que semble se dessiner le futur de la mobilité individuelle, que nous souhaitons le plus diversifié possible…

Jean-Louis Frechin

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05/04/2016 | Jean-Louis Frechin | Économie & société | Innovation | Tribune |

La fin des objets connectés ?

Les objets connectés, si en vogue ces dernières années, semblent avoir atteint leurs limites », déclarait en début d’année Anne-Marie Boutin, présidente de l’APCI, organisatrice de l’Observeur du design dans le monde. Mais faut-il vraiment parler de limites ? Sûrement maladroite, cette critique illustre l’étape où nous sommes situés sur la célèbre courbe Gartner d’adoption des technologies. Ainsi, après l’ère des pionniers et celle des enthousiastes, nous plongeons vers la phase de déception. Gadgétisation de l’offre, maladresse des concepteurs, inadaptation des designers, usages absents, déception sont les reproches que l’on peut faire à la majorité des objets connectés. Qui n’a pas souri en découvrant sur Internet ce film qui nous parle d’un « objet connecté aux aisselles » chargé de voir si nous devrions nous laver !
Proposons ici un certain nombre de pistes : l’étape qui s’ouvre est celle de la maturité, de la consolidation des marchés, mais également de toujours plus d’imagination et de sens. Ces objets ne doivent plus être limités à des capteurs pour compter les pas ou le brossage des dents. Les sciences et les technologies sont une nécessité pour obtenir des mesures plus intéressantes pour des secteurs comme la santé. Ensuite, après avoir mesuré un contexte, les objets vont agir. Grâce à des actionneurs, ils vont devenir actifs et proposer de véritables comportements. La fusion entre objets connectés et robots ouvre de nouveaux champs. Designer un objet connecté devrait être beaucoup plus que le design d’une « boîte » : c’est celui d’un système complet pour tenir la promesse d’un véritable Internet des objets. C’est-à-dire l’information, les services et les fonctions, avec un espéranto, une plate-forme qui va régir et organiser tous ces objets entre eux. Enfin, ces objets ne peuvent être de simples réponses marchandes ou technologiques. Comme le soulignait Jean Baudrillard, les objets ont des rôles beaucoup plus subtils, symboliques et culturels que ce qu’ils nous montrent, et c’est ce qu’il nous faut comprendre. Si beaucoup reste à faire, il est plus juste de parler de naissance d’une industrie que de limites. Heureusement que les pionniers de l’aviation ne se sont pas arrêtés après cinq ans d’efforts !

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26/01/2016 | Jean-Louis Frechin | Économie & société | Innovation | Tribune |

Mettre l’humain au coeur des services

Qui n’a pas ressenti une angoisse en allant faire des démarches administratives à cause de règles illogiques, d’informations peu claires, mais surtout d’une absence totale d’empathie envers l’usager ? Qui n’a pas grogné devant des sites d’opérateur de services qui nous assomment de publicité, pendant que nous cherchons simplement à les faire fonctionner ? Si des progrès ont été faits, notamment sur certains sites de services publics, il n’en reste pas moins que de nombreuses organisations publiques ou privées sont avant tout centrées sur elles-mêmes plus que sur les usagers.
Pourtant, le « design de service  » est supposé s’atteler à ces problèmes. Mais les grandes entreprises sont plus fortes pour faire en sorte que les gens aient envie d’un « produit », plutôt que de leur proposer un « produit  » qui leur convienne vraiment. Les méthodes qui prétendent représenter les usages ne proposent que des additions de cas particuliers irréels et caricaturaux. Au final, les résultats de ces démarches reflètent des compromis habiles de gestion de la complexité, d’autopromotion et d’expression des tensions internes à l’entreprise au lieu d’un véritable service.
Des start-up comme le site de voyage Captain Train semblent avoir fait ce constat. Né en 2009 de l’insatisfaction de ses fondateurs envers Voyages-sncf.com, il s’est attaché à créer une expérience simple, belle, bonne, fluide, élégante et efficace pour le voyageur par sa conception. Le numérique, relationnel par nature, doit réinterroger sur la place donnée aux humains, d’abord; aux usagers, ensuite, et aux clients en conséquence, plus que l’inverse.
Le monde pourrait donc se diviser entre, d’un côté, ceux qui créeront des expériences fluides et simples pour les gens; et, de l’autre, ceux qui se contenteront de gérer la complexité. Une fois que le public aura goûté aux premiers, il n’est pas certain qu’il puisse accepter de compromis à son égard. Cette « simplicité by design », applicable à tous les secteurs, est peut être un des secrets d’Uber que nous n’avons pas forcement su voir, mais que tous les usagers sont, désormais, en droit de réclamer.

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01/03/2016 | Jean-Louis Frechin | Économie & société | Innovation | Tribune |

Un design à réinventer

Le Royal College of Art de Londres vient d’annoncer la création d’un campus dédié au design, aux sciences et aux technologies, avec l’appui du gouvernement anglais. Il accueillera de nouveaux programmes autour de la robotique, des technologies pour le corps, des matériaux et de la ville.
Cette annonce interroge les caractéristiques françaises de l’enseignement du design. Notre enseignement s’appuie sur trois généalogies fortes : les beaux-arts, devenus arts plastiques, les écoles d’arts et métiers et d’arts décoratifs, devenues écoles d’arts appliqués, parfois regroupés sous la dénomination « art et design ». A cela s’ajoutent des enseignements universitaires basés sur la connaissance. Ces formations aux appellations différentes, dispersées, délivrant différents diplômes, sont toutes déterminées par les ministères qui les gèrent, Culture ou Education. Elles sont relativement imperméables aux sciences, aux technologies ou à l’économie.
L’enseignement français est reconnu pour faire émerger des créateurs et des pratiques d’auteur adossées à une pensée conceptuelle et critique artistique, humaniste, sociologique et philosophique. Entre savoir, art et artisanat, la France a construit un enseignement de qualité, dont il émane cependant une défiance vis-à-vis de l’économie, de la science et de la technologie. Marcel Duchamp ou Gilles Deleuze y sont plus souvent cités que John Maynard Keynes, André Lefèbvre ou Richard Buckminster Fuller. Ce milieu est parfois résistant aux mutations de l’Histoire, qu’il s’agisse de la révolution industrielle ou de celle que nous vivons actuellement. Le designer y est considéré comme un artiste du quotidien et de l’utile, un poète critique ou le descendant des décorateurs mondains des années 1930. L’enjeu, aujourd’hui, est de confronter la qualité de ces formations à des collaborations nouvelles. Si le design est décoration ou regard personnel sur le monde, nous avons ce qu’il nous faut. Si nous souhaitons qu’il joue aussi un rôle fort dans le monde et l’économie de demain, si nous souhaitons que les designers ne soient pas exclus du design, nous devons le rapprocher des technologies qui contribuent à les dessiner. Les Britanniques semblent l’avoir compris. Et nous ?

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08/12/2015 | Jean-Louis Frechin | Économie & société | Innovation | Tribune |

Nouveau

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« Notre caractère est déterminé par l’absence de certaines expériences plus encore que par celles que l’on fait », pensait Friedrich Nietzsche. Nous nous construisons ainsi en symbiose avec les « choses ». Explorer l’inconnu est donc un devoir, produire le nouveau une nécessité vitale. À l’heure où le passé semble être devenu un lieu de repli plutôt que de référence, il y a ce que nous faisons pour vivre, et ce pour quoi nous vivons et existons… Le second temps rattrape toujours le premier. L’aventure, n’est de ne pas tant savoir ou l’on va, de connaitre la vérité, mais d’habiter le nouveau. Ce pourrait être une définition de l’Art, c’est une bonne définition du Design.
Le nouveau, c’est produire ce qui n’existe pas. Ainsi plutôt que d’innovation, osons à nouveau évoquer la création et l’invention. Le design est adapté pour cela, comme l’étude d’une langue étrangère qui te donne confiance et connaissance pour en apprendre d’autres. « Le vrai point d’honneur n’est pas d’être dans le vrai. Il est d’oser, de proposer des idées neuves, ensuite de les vérifier » affirmait à raison l’immense Pierre Gilles de Genes. Aimons le nouveau, à nouveau…

Jean-Louis Frechin, Designer

Texte publié à l’invitation de Gilles Muller  » Les 101 Mots de la créativité « 

Europe numérique : n’oublions pas la culture !

Paris-Berlin, rayonnement numerique ?

Le 27 octobre, à l’Elysée, une conférence numérique franco-allemande a réuni des industriels et des start-up. Le Conseil national du numérique (CNNum) et son pas tout à fait homologue allemand, le Comité consultatif jeunes entreprises du numérique (BJDW), ont été saisis par les ministres de l’Economie des deux pays afin de formuler des propositions pour rivaliser avec les grands acteurs américains du secteur. Les deux organismes proposent un plan d’action en 15 points : socle commun de compétences numériques dans les programmes éducatifs (social, économique, technique, éthique), financement, marché unique européen, transformation numérique, innovation ouverte, développement des Fab Labs… Cet événement marque un changement dont il faut très sincèrement se féliciter. Cependant, est-ce une ambition suffisante ? Le numérique, en effet, est beaucoup plus qu’un simple secteur d’activité économique. Il marque un changement d’âge et un défi de culture.
Alors, en quoi ce catalogue d’idées est-il spécifique à l’Allemagne et à la France ? Est-il distinctif par rapport à ce que pourraient faire Israël, la Corée, l’Inde ou le Japon ? Le numérique dépasse le simple marché. Ne sommes-nous pas encore et toujours dans cette économie de rattrapage dont parle Nicolas Colin  ?
Il nécessite la valorisation d’une culture numérique européenne spécifique, qui existe. Etre de quelque part est-il un problème ou un atout ? Ce rayonnement par la culture, la science, le « soft power », passe également par les réflexions théoriques et les propositions culturelles et créatives : le cinéma, la musique, les jeux vidéo, le design, le graphisme, la typographie… c’est-à-dire la création. Ainsi, la puissance créative combinée de Paris et de Berlin, associée aux atouts de nos deux pays, pourrait produire un modèle attractif pour l’Europe et le monde. Cette industrie des talents est indissociable du numérique, elle en est le préalable économique. A côté du président, de la chancelière et des messieurs du « digital », il aurait été bon d’intégrer les acteurs et actrices de la création numérique de nos deux pays pour faire de ce plan une ambition culturellement européenne et, en cela, unique et attractive.

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03/11/2015 | Jean-Louis Frechin | Économie & société | Innovation | Tribune | LesEcho

Le capital-risque se passionne pour le design

Les trois dernières années ont fait progresser autant qu’elles ont révélé les difficultés de notre pays à embrasser la transformation numérique. Malgré les promesses et enthousiasmes initiaux, le design est le grand oublié des nombreux rapports et propositions sur nos futurs numériques.
Signe de cela, malgré la forte représentation française au festival SxSW d’Austin, en mars dernier, la présentation du « Design In Tech Report » de John Maeda est passée inaperçue chez nous. Pourtant, son auteur, designer, ancien dirigeant de la Rhode Island School of Design et du MIT, est devenu partenaire et « venture capitalist » du fonds d’investissement Kleiner Perkins Caufield Byers pour financer des sociétés fondées par des designers.
Son rapport et l’analyse de ce qui se passe outre-Atlantique sont instructifs au regard des changements radicaux qui s’annoncent.
Entre 2012 et 2015, de nombreuses entreprises de technologie et de conseil ont acquis des sociétés de design : Flextronics (Frog Design), Accenture (Fjord), McKinsey (Lunar Design), Google (Mike & Maaike), Facebook (Hot Studio, Teehan + Lax…). La Banque Barclays est devenue le plus gros employeur de designers de Londres. Enfin, IBM bâtit la plus grande équipe de design au monde et offrirait un emploi à tous les diplômés en design d’interaction de l’université Carnegie Mellon.
On mesure ici une véritable explosion du design en termes de dollars investis. Depuis 2010, 27 start-up créées par des designers ont été rachetées. Leur succès, comme celui d’Airbnb, fondé par deux étudiants en design, a consolidé le rôle du design comme ingrédient de base du modèle des capital-risqueurs. A la suite de John Maeda, six autres designers ont intégré des fonds de capital-risque.

Au-delà de la microéconomie, la Clinton Global Initiative a consacré dès 2013 le rôle du design dans l’impact social et de développement. Signe des temps, la Banque mondiale utilise désormais plus de designers que Citibank.
Aujourd’hui, un choix s’offre à la France : soit l’éternel décalage et retard de nos modes de pensée, soit la valorisation de nos atouts, qu’il nous faut apprendre à transformer en actions et en formes pour imaginer demain.

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30/06/2015 | Jean-Louis Frechin | Économie & société | Innovation | Tribune | LesEcho