La fin des objets connectés ?

Les objets connectés, si en vogue ces dernières années, semblent avoir atteint leurs limites », déclarait en début d’année Anne-Marie Boutin, présidente de l’APCI, organisatrice de l’Observeur du design dans le monde. Mais faut-il vraiment parler de limites ? Sûrement maladroite, cette critique illustre l’étape où nous sommes situés sur la célèbre courbe Gartner d’adoption des technologies. Ainsi, après l’ère des pionniers et celle des enthousiastes, nous plongeons vers la phase de déception. Gadgétisation de l’offre, maladresse des concepteurs, inadaptation des designers, usages absents, déception sont les reproches que l’on peut faire à la majorité des objets connectés. Qui n’a pas souri en découvrant sur Internet ce film qui nous parle d’un « objet connecté aux aisselles » chargé de voir si nous devrions nous laver !
Proposons ici un certain nombre de pistes : l’étape qui s’ouvre est celle de la maturité, de la consolidation des marchés, mais également de toujours plus d’imagination et de sens. Ces objets ne doivent plus être limités à des capteurs pour compter les pas ou le brossage des dents. Les sciences et les technologies sont une nécessité pour obtenir des mesures plus intéressantes pour des secteurs comme la santé. Ensuite, après avoir mesuré un contexte, les objets vont agir. Grâce à des actionneurs, ils vont devenir actifs et proposer de véritables comportements. La fusion entre objets connectés et robots ouvre de nouveaux champs. Designer un objet connecté devrait être beaucoup plus que le design d’une « boîte » : c’est celui d’un système complet pour tenir la promesse d’un véritable Internet des objets. C’est-à-dire l’information, les services et les fonctions, avec un espéranto, une plate-forme qui va régir et organiser tous ces objets entre eux. Enfin, ces objets ne peuvent être de simples réponses marchandes ou technologiques. Comme le soulignait Jean Baudrillard, les objets ont des rôles beaucoup plus subtils, symboliques et culturels que ce qu’ils nous montrent, et c’est ce qu’il nous faut comprendre. Si beaucoup reste à faire, il est plus juste de parler de naissance d’une industrie que de limites. Heureusement que les pionniers de l’aviation ne se sont pas arrêtés après cinq ans d’efforts !

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26/01/2016 | Jean-Louis Frechin | Économie & société | Innovation | Tribune |

Un design à réinventer

Le Royal College of Art de Londres vient d’annoncer la création d’un campus dédié au design, aux sciences et aux technologies, avec l’appui du gouvernement anglais. Il accueillera de nouveaux programmes autour de la robotique, des technologies pour le corps, des matériaux et de la ville.
Cette annonce interroge les caractéristiques françaises de l’enseignement du design. Notre enseignement s’appuie sur trois généalogies fortes : les beaux-arts, devenus arts plastiques, les écoles d’arts et métiers et d’arts décoratifs, devenues écoles d’arts appliqués, parfois regroupés sous la dénomination « art et design ». A cela s’ajoutent des enseignements universitaires basés sur la connaissance. Ces formations aux appellations différentes, dispersées, délivrant différents diplômes, sont toutes déterminées par les ministères qui les gèrent, Culture ou Education. Elles sont relativement imperméables aux sciences, aux technologies ou à l’économie.
L’enseignement français est reconnu pour faire émerger des créateurs et des pratiques d’auteur adossées à une pensée conceptuelle et critique artistique, humaniste, sociologique et philosophique. Entre savoir, art et artisanat, la France a construit un enseignement de qualité, dont il émane cependant une défiance vis-à-vis de l’économie, de la science et de la technologie. Marcel Duchamp ou Gilles Deleuze y sont plus souvent cités que John Maynard Keynes, André Lefèbvre ou Richard Buckminster Fuller. Ce milieu est parfois résistant aux mutations de l’Histoire, qu’il s’agisse de la révolution industrielle ou de celle que nous vivons actuellement. Le designer y est considéré comme un artiste du quotidien et de l’utile, un poète critique ou le descendant des décorateurs mondains des années 1930. L’enjeu, aujourd’hui, est de confronter la qualité de ces formations à des collaborations nouvelles. Si le design est décoration ou regard personnel sur le monde, nous avons ce qu’il nous faut. Si nous souhaitons qu’il joue aussi un rôle fort dans le monde et l’économie de demain, si nous souhaitons que les designers ne soient pas exclus du design, nous devons le rapprocher des technologies qui contribuent à les dessiner. Les Britanniques semblent l’avoir compris. Et nous ?

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08/12/2015 | Jean-Louis Frechin | Économie & société | Innovation | Tribune |

Nouveau

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« Notre caractère est déterminé par l’absence de certaines expériences plus encore que par celles que l’on fait », pensait Friedrich Nietzsche. Nous nous construisons ainsi en symbiose avec les « choses ». Explorer l’inconnu est donc un devoir, produire le nouveau une nécessité vitale. À l’heure où le passé semble être devenu un lieu de repli plutôt que de référence, il y a ce que nous faisons pour vivre, et ce pour quoi nous vivons et existons… Le second temps rattrape toujours le premier. L’aventure, n’est de ne pas tant savoir ou l’on va, de connaitre la vérité, mais d’habiter le nouveau. Ce pourrait être une définition de l’Art, c’est une bonne définition du Design.
Le nouveau, c’est produire ce qui n’existe pas. Ainsi plutôt que d’innovation, osons à nouveau évoquer la création et l’invention. Le design est adapté pour cela, comme l’étude d’une langue étrangère qui te donne confiance et connaissance pour en apprendre d’autres. « Le vrai point d’honneur n’est pas d’être dans le vrai. Il est d’oser, de proposer des idées neuves, ensuite de les vérifier » affirmait à raison l’immense Pierre Gilles de Genes. Aimons le nouveau, à nouveau…

Jean-Louis Frechin, Designer

Texte publié à l’invitation de Gilles Muller  » Les 101 Mots de la créativité « 

Europe numérique : n’oublions pas la culture !

Paris-Berlin, rayonnement numerique ?

Le 27 octobre, à l’Elysée, une conférence numérique franco-allemande a réuni des industriels et des start-up. Le Conseil national du numérique (CNNum) et son pas tout à fait homologue allemand, le Comité consultatif jeunes entreprises du numérique (BJDW), ont été saisis par les ministres de l’Economie des deux pays afin de formuler des propositions pour rivaliser avec les grands acteurs américains du secteur. Les deux organismes proposent un plan d’action en 15 points : socle commun de compétences numériques dans les programmes éducatifs (social, économique, technique, éthique), financement, marché unique européen, transformation numérique, innovation ouverte, développement des Fab Labs… Cet événement marque un changement dont il faut très sincèrement se féliciter. Cependant, est-ce une ambition suffisante ? Le numérique, en effet, est beaucoup plus qu’un simple secteur d’activité économique. Il marque un changement d’âge et un défi de culture.
Alors, en quoi ce catalogue d’idées est-il spécifique à l’Allemagne et à la France ? Est-il distinctif par rapport à ce que pourraient faire Israël, la Corée, l’Inde ou le Japon ? Le numérique dépasse le simple marché. Ne sommes-nous pas encore et toujours dans cette économie de rattrapage dont parle Nicolas Colin  ?
Il nécessite la valorisation d’une culture numérique européenne spécifique, qui existe. Etre de quelque part est-il un problème ou un atout ? Ce rayonnement par la culture, la science, le « soft power », passe également par les réflexions théoriques et les propositions culturelles et créatives : le cinéma, la musique, les jeux vidéo, le design, le graphisme, la typographie… c’est-à-dire la création. Ainsi, la puissance créative combinée de Paris et de Berlin, associée aux atouts de nos deux pays, pourrait produire un modèle attractif pour l’Europe et le monde. Cette industrie des talents est indissociable du numérique, elle en est le préalable économique. A côté du président, de la chancelière et des messieurs du « digital », il aurait été bon d’intégrer les acteurs et actrices de la création numérique de nos deux pays pour faire de ce plan une ambition culturellement européenne et, en cela, unique et attractive.

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03/11/2015 | Jean-Louis Frechin | Économie & société | Innovation | Tribune | LesEcho

Le capital-risque se passionne pour le design

Les trois dernières années ont fait progresser autant qu’elles ont révélé les difficultés de notre pays à embrasser la transformation numérique. Malgré les promesses et enthousiasmes initiaux, le design est le grand oublié des nombreux rapports et propositions sur nos futurs numériques.
Signe de cela, malgré la forte représentation française au festival SxSW d’Austin, en mars dernier, la présentation du « Design In Tech Report » de John Maeda est passée inaperçue chez nous. Pourtant, son auteur, designer, ancien dirigeant de la Rhode Island School of Design et du MIT, est devenu partenaire et « venture capitalist » du fonds d’investissement Kleiner Perkins Caufield Byers pour financer des sociétés fondées par des designers.
Son rapport et l’analyse de ce qui se passe outre-Atlantique sont instructifs au regard des changements radicaux qui s’annoncent.
Entre 2012 et 2015, de nombreuses entreprises de technologie et de conseil ont acquis des sociétés de design : Flextronics (Frog Design), Accenture (Fjord), McKinsey (Lunar Design), Google (Mike & Maaike), Facebook (Hot Studio, Teehan + Lax…). La Banque Barclays est devenue le plus gros employeur de designers de Londres. Enfin, IBM bâtit la plus grande équipe de design au monde et offrirait un emploi à tous les diplômés en design d’interaction de l’université Carnegie Mellon.
On mesure ici une véritable explosion du design en termes de dollars investis. Depuis 2010, 27 start-up créées par des designers ont été rachetées. Leur succès, comme celui d’Airbnb, fondé par deux étudiants en design, a consolidé le rôle du design comme ingrédient de base du modèle des capital-risqueurs. A la suite de John Maeda, six autres designers ont intégré des fonds de capital-risque.

Au-delà de la microéconomie, la Clinton Global Initiative a consacré dès 2013 le rôle du design dans l’impact social et de développement. Signe des temps, la Banque mondiale utilise désormais plus de designers que Citibank.
Aujourd’hui, un choix s’offre à la France : soit l’éternel décalage et retard de nos modes de pensée, soit la valorisation de nos atouts, qu’il nous faut apprendre à transformer en actions et en formes pour imaginer demain.

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30/06/2015 | Jean-Louis Frechin | Économie & société | Innovation | Tribune | LesEcho

L’intelligence de la main ?

La réforme du collège en cours tend à s’intéresser d’abord à l’éducation pour le « travail intellectuel ». Malgré de nombreuses tentatives, notre pays semble avoir une difficulté à reconnaître l’intelligence des métiers manuels des gens qui nous nourrissent, fabriquent nos maisons, nos ponts, nos machines et embellissent nos vies. Aristote disait : « Est doté de la main celui qui est doté de l’intelligence ». A partir de la Renaissance s’opère un clivage entre les artistes et les artisans ; les premiers pratiquent les arts, les seconds exercent des métiers. Aujourd’hui, on oppose trop facilement métiers manuels et intellectuels. Mais c’est méconnaître l’héritage du duc de La Rochefoucauld-Liancourt, qui fonda l’Ecole d’arts et métiers, ou, plus près de nous, de l’ingénieur, chercheur et entrepreneur Jean Prouvé, qui parraina la création de l’Ecole nationale supérieure de création industrielle (Ensci). Ces intelligences alternatives, pratiques et adaptatives que font s’épanouir les métiers manuels sont des producteurs de diversité, comme l’avaient compris les designers italiens des années 1970 qui y voyaient le vrai laboratoire de l’industrie. Nos atouts réels dans le luxe et les métiers de haute facture semblent le confirmer. A l’exemple du renouveau gastronomique parisien, dont on dit à Londres qu’il est « la seule chose intéressante à Paris ». Aujourd’hui, les Fab Labs reconvoquent cet esprit des arts et métiers. Mais, étonnamment, un seul lycée technique en France, le lycée Vauban de Brest, accueille un Fab Lab, Les Fabriques du Ponant. Un livre stimulant, « L’Eloge du carburateur » de Matthew B. Crawford, raconte le retour d’un « consultant » à une activité de réparation de moto. Cette apologie de « l’intelligence de la main » est pleine de réflexions intéressantes sur le sens et la valeur du travail. Souvenons-nous également de Diderot et d’Alembert qui ont milité dans l’« Encyclopédie » pour le développement de la science et des techniques et, à travers elles, ont cherché à reconstituer l’antique union de la tête et des mains. Portons attention à ces intelligences manuelles : nous ne pourrons pas nous en passer demain, parce qu’elles sont uniques.
Jean-Louis Frechin

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26/05/2015 | Jean-Louis Frechin | Économie & société | Innovation | Tribune | LesEcho

Peut-on encore ignorer le design ?

Lors de la remise du prix de l’OpenLab Design, initiative de PSA inscrite dans sa politique d’innovation ouverte, Pierre Gattaz, président du Medef, s’est « félicité de la collaboration du constructeur automobile avec des écoles d’art ». Il parlait en ces termes des trois meilleures écoles de design françaises !
On pourrait sourire de cette myopie si elle ne symbolisait pas l’incompétence de nos élites, quelles qu’elles soient, en matière de design. En effet, comment ignorer Apple, première capitalisation mondiale, aux nombreux talents « formés à Paris » ? Mathieu Lehanneur, devenu le conseiller de Huawei, fossoyeur d’Alcatel ?
En pleine Biennale du Design de Saint-Etienne, on se prend à regretter les visions de Georges Pompidou et de François Mitterrand sur le design comme culture, dans les années 1970 et 1980. A cet égard, l’arrêt de la « Mission design », initiée en 2013 par le ministère du Redressement productif, ne constitue pas une bonne nouvelle. Son travail s’attachait à traiter une de nos plus grandes faiblesses : l’illisibilité et la dispersion de nos forces, pourtant réelles.
En France, le design en tant que tel semble poser un problème, souvent créé par les designers eux-mêmes, toujours dispersés. Il est donc difficile d’en donner une définition. Le design souffre de ce qu’on le confond avec une activité alors qu’il est un domaine, comme la musique, la physique ou l’architecture. Il adresse une multitude de pratiques, de styles et d’ambitions différentes, mais toutes créatrices de valeurs entre formes, technologies, usage.
La force du design français repose sur un paysage multiple : les arts décoratifs et appliqués, le design industriel et ses évolutions, et un design d’auteur proche de la singularité du cinéma français. Ce paysage est notre force dans sa diversité et dans ses potentiels d’action entre valeur pour le pays, valeur pour l’entreprise, et valeurs pour les gens et la société. Cette « french touch » ne demande pas tant d’être aidée que d’être comprise pour ce qu’elle peut apporter au pays : l’incarnation d’un art de vivre, d’une culture, d’innovations hétérodoxes dans les produits, les services et l’économie. Peut-on encore l’ignorer, peut-on vraiment s’en passer ?

En savoir plus sur http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0204278560061-peut-on-encore-ignorer-le-design-1108780.php?zY5hBuRe7K8vjoVy.99

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07/04/2015 | Jean-Louis Frechin | Économie & société | Innovation | Tribune | LesEcho

Innovation nouvelle génération

Bpifrance et la FING (Fondation Internet Nouvelle Génération) viennent de publier un nouveau référentiel de l’innovation diffusé en France et bientôt en Europe. Pourquoi est-ce une bonne nouvelle ? L’innovation en France est historiquement adossée à la recherche scientifique. La technologie en est la déclinaison utilitaire, souvent déconnectée des usages. Ainsi, ni l’iPhone ni Airbnb ne sont considérés comme « intéressants » par les cercles technologiques et de R&D français. Ils n’auraient pas pu être financés par la puissance publique. Plutôt que de les opposer, acceptons de considérer que les objectifs de la recherche ne doivent plus être confondus avec ceux de l’innovation. Ce contexte, également répandu en Europe, détermine et organise les entreprises éligibles, les modalités d’évaluation des projets, les financements et, par extension, les types de réponses, les produits ainsi que les marchés et les contextes d’usage. C’est donc toute la chaîne de l’innovation publique et privée qui est déterminée par cette approche.
Plutôt que de simplement adosser à « l’innovation technologique » une innovation qui serait « non technologique », l’ouvrage se propose de prendre en compte l’innovation sous toutes ses formes. La stratégie est modeste, simple et pertinente. Aux classiques définitions de l’OCDE sur l’innovation (technologique ; de produit, de service, d’usage ; de procédé et d’organisation ; marketing et commerciale), la FING et la BPI ont ajouté l’innovation de modèle d’affaires et l’innovation sociale. Leur document est illustré de nombreux témoignages d’entrepreneurs et d’entreprises.
Cet ouvrage est une décision importante pour la culture de l’innovation, mais également un véritable support pédagogique pour les organisations, les dirigeants et les éducateurs. La BPI et la French Tech reconnaissent et valorisent enfin les nouveaux acteurs de l’innovation. Le volet design est encore étonnamment absent de cette stratégie d’évolution de la société de la connaissance vers une société de propositions. Mais ne boudons pas notre plaisir : c’est véritablement une date clef pour notre pays.

En savoir plus sur http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0204193542850-innovation-nouvelle-generation-1098258.php?oE08Mvzu9Jf4pPki.99

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03/03/2015 | Jean-Louis Frechin | Économie & société | Innovation | Tribune | LesEcho

Des patrons connectés aux objets

Avec les objets connectés, la France découvre avec étonnement qu’elle excelle dans un domaine de la révolution numérique où l’objet à un nouveau rôle. Derrière cette tendance, qui s’est illustrée par une présence tricolore massive au CES de Las Vegas, on croise autant d’approches stratégiques que d’offres différentes : des groupes établis dirigés par des managers de la génération « Ebitda », des entreprises répondant stricto sensu à un problème par la technologie, des PME qui proposent des technologies sous licence, des entreprises proposant des copies et se battant sur les coûts…
Une typologie nouvelle d’entreprises semble cependant émerger : celles proposant des « objets » désirables. Elles sont toutes dirigées par des patrons ayant un fort intérêt pour le produit. Ces « product CEO » français s’engagent résolument sur les marchés grand public pour démarrer, se distinguant ainsi de la tradition B to B de l’industrie française. Ils possèdent une très forte expérience des technologies, qu’ils utilisent plus comme moyen que comme finalité, mais surtout une grande culture. Enfin, ils utilisent le design avec une grande maturité, comme force de conception fonctionnelle et émotionnelle – il semble que la force de la French Tech soit aussi celle du design.
Loin de la « pensée start-up » souvent importée des Etats-Unis, ces patrons réinventent une vision productive et culturelle de l’entreprise finalement proche des entrepreneurs du début du XXe siècle, comme les frères Pathé, André Citroën, Jean Mantelet (Moulinex) ou Gustave Eiffel. Parmi eux, on trouve des personnalités différentes : Rafi Haladjian (Sen.se), le visionnaire conceptuel ; Henri Seydoux (Parrot), l’inventeur poète ; Eric Careel et Cédric Hutchings (Withings), les ingénieurs stratèges ; ou le prometteur Séverin Marcombes, jeune CEO de Lima.
Ensemble, ils explorent et proposent une vision des objets connectés pour ce qu’ils peuvent apporter. Ils portent en eux la vraie innovation, selon le philosophe Heinz Wismann : celle qui va dans le sens du progrès et crée des valeurs…
Ce sont eux qui ont été primés au CES de Las Vegas. Effet du hasard ? Je ne crois pas.
Jean-Louis Frechin

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27/01/2015 | Jean-Louis Frechin | Économie & société | Innovation | Tribune | LesEcho

René Leduc

René Leduc, né en 1898, autodidacte devenu Docteur es-sciences à 31 ans, fut un vrai génie en matière de techniques aéronautiques.

Inventeur et réalisateur de la tuyère thermopulsive, moteur révolutionnaire, il fut aussi un innovateur dans plus d’un domaine. Détenteur de 40 brevets, dont celui de son propulseur sans pièces mobiles, pour vitesses supersoniques, il lance, sur marché d’État en 1937, le *prototype 010*. Inachevé en 1940, transporté puis terminé dans la clandestinité à Toulouse, il effectue son premier vol, tuyère allumée, piloté par Jean Gonord, le 21 avril 1949, largué d’un *“Languedoc”* à une vitesse suffisante pour amorcer le propulseur. Pour ce moteur en forme de gros “tuyau de poêle”, Leduc dut concevoir l’aviation; le système gigogne pour le “porter” sur le dos du quadrimoteur; la turbine d’alimentation des servitudes du 010; des servocommandes à billes, adoptées par la suite sur les avions de Servanty et de Dassault; la cabine éjectable, montée aussi sur le *“Trident”* et sur le prototype américain B1; le prisme dégageant la visibilité du pilote couché. Il dessine et fait construire la machine permettant de fraiser dans la masse une aile entière qui, en deux demi-coquilles, fait office de réservoir; cette technique se généralisera dans le monde… Il met au point une pompe de carburant de fort débit vingt fois plus légère que celle proposée. Pour se libérer des servitudes du largage en vol, il place sur son sixième prototype, le 022, un réacteur “Atar “ à l’intérieur de sa tuyère, permettant ainsi les décollages autonomes. Malheureusement, en décembre 1957, pour des raisons budgétaires et politiques, le 022 est arrête après 140 vols. La société Leduc doit cesser ses activités au profit de la société Nationale de constructions Aéronautiques du Nord qui, appliquant la technique Leduc, rebaptisée statoréacteur, réalise le *“Griffon II”*.

Celui-ci, piloté par André Turcat, atteindra Mach 2,18 en octobre 1959. Affecté par son éviction, malade, René Leduc meurt le 9 mars 1968. Modeste, intègre, généreux, ingénieur éclectique et clairvoyant, il laisse un riche héritage et un exemple aux industries aéronautiques.