Février 2001 / Présence

Marie pierre guiard


 










 

 

Jean-louis frechin

Humaniste des interfaces

Il y a ceux qui savent faire, d'autres qui font savoir, d'autres encore qui savent et qui font. Jean-Louis Frechin est de ceux-ci. Architecte, designer, aujourd'hui spécialiste des interfaces, celui qui aurait pu passer à côté de la révolution numérique baigne désormais dedans. Cet expert en ergonomie possède l'enthousiasme d'un enfant. Toujours bluffé par le Mac, une machine généreuse, rigolote, qui sourie quand on l'allume, accro au Palm qu'il dissimule dans un vieil agenda en cuir, Jean-Louis Frechin est également un fan absolu.
Mallet-Stevens, Bruno Munari, Paolo Rizatto, Roger Tallon, l'homme pourrait presque passer la totalité de cet entretien à évoquer le travail de ses maîtres et contemporains. Des architectes, des typographes, des designers avec lesquels il partage la passion de la synthèse, d'un tout qui fait signe et qui donne du sens. Son rêve ? Que ses logiciels éducatifs puissent un jour favoriser, voire améliorer l'accès au savoir. Son passe-temps ? Fabriquer, via le Design Club, des sites expérimentaux autour du travail de personnalités captivantes, comme ça, pour le plaisir.


Vous citez souvent le nom d"'architecte", vous avez vous-même étudié l'architecture avant le design, est-ce finalement la même chose pour vous ?

Oui, profondément. Le design est pour moi global ou il n'est pas. C'est aujourd'hui la seule démarche intéressante pour une entreprise qui désire communiquer. La sophistication des messages est devenue telle que la publicité ne suffit plus, il faut à l'entreprise une offre cohérente.L'architecture est d'abord une formation de l'esprit, une culture technique mais aussi une culture artistique sociale, économique. Le monde de l'information tel qu'il est aujourd'hui, qu'il se trouve sur d'immenses bases de données, sur Internet ou sur cédéroms, c'est de l'architecture. Ce n'est pas un hasard si l'on parle aux Etats-Unis d"'architecte de l'information".L'architecture est devenue, parfois au détriment du fonctionnalisme un élément d'image essentiel.
Concernant le graphisme, même si je regrette qu'il y ait en France encore trop de penseurs à qui les nouvelles technologies font peur, il existe aussi de grands designers graphiques qui sont à la fois des penseurs et des formalistes formidables. Des gens comme Philippe Milot ou Hans Hunziger ont une dimension humaniste extraordinaire. La typographie n'est pas si éloignée que ça de l'architecture, il existe véritablement des carrefours entre nos activités, des territoires communs qui font que l'on se rejoint et que l'on se complète.

Pourquoi avez-vous délaissé le design pur pour les interfaces numériques ?

À cause d'une désillusion sur le rêve que pouvait apporter le design. Les entreprises l'ont découvert parce qu'elles ne pouvaient plus faire autrement, alors que pour moi, la mission du design est de faire toujours plus, mieux, et à la portée du plus grand nombre. J'ai rarement rencontré des hommes d'affaires français qui partagent cette préoccupation. Le multimédia rejoint, en revanche, tout ce à quoi Je crois.

Les cédéroms ne sont-ils pas pourtant en train de s'effacer un peu au profit d’Internet ?

Une technologie, dans l'histoire de l'humanité, n'en a jamais remplacé une autre, le Web c'est une chose, le cédérom en est une autre, le daguerréotype et l'argentique existent encore. Le cédérom constitue, au même titre que le livre, une base de données et une garantie éditoriale sûres. Le Web représente du flux, de l'éphémère, des informations qui ne peuvent pas être toutes contrôlées. . . Sur le segment "enfant", par exemple, le marché du cédérom est en pleine expansion parce que cela rassure les parents, mais surtout parce que le cédérom possède cette grande qualité, que le Web aura certainement un jour, une interactivité extrêmement poussée. L'interactivité pour l'interactivité ne sert à rien, c'est comme le graphisme pour le graphisme, je trouve cela épouvantable. En revanche, l'interactivité peut et doit servir à faire. On ne retient que 5 % de ce qu'on lit, 50 % de ce qu'on voit, on retient en revanche 90 % de ce qu'on fait. Lorsqu'on met les gens en situation de faire des choses, il y a mémorisation, donc il y a apprentissage, à la rigueur on peut même avancer qu'il y a éducation au sens large. Pour cela, le cédérom est un support extraordinaire. Ce constat n'est pas nouveau, Freinet, un pédagogue qui a écrit "Les Invariants", il y a soixante ans, disait déjà qu'avant de dicter un savoir, il faut mettre les gens en situation de faire.
Il ajoutait également que les enfants n'étaient pas programmés pour jouer mais pour travailler, et que ce n'était qu'au travers du plaisir que le travail devenait un jeu. C'est aussi aujourd'hui la conception de l'ENSCI.La France demeure
malheureusement un pays d'intellectuels qui
méprisent un peu le "faire".

 

 

Plutôt que de parler de design numérique, vous employez souvent le terme de design de la "connaissance", pourquoi ?

Le champ du design numérique est un champ totalement immatériel, invisible et qui produit de l'intérêt, du sens et de l'utilité. C'est en fait une réflexion sur le design de service et sur ce que sera l'usage de ces nouveaux outils du numérique afin d'en faire la synthèse pour en donner un point de vue simple et cohérent. L'enjeu aujourd'hui porte
sur l'éducation, donc sur la connaissance. La complexité de la société est très difficile à percevoir dans son ensemble, ce nouveau langage de l'image qu'elle a généré n'est toujours jours pas enseigné dans les écoles ni dans les centres de formation des professeurs. Le maître utilise l'ordinateur
dans une salle de classe comme un animateur de la pédagogie qui, à un moment, lui redonnera le pouvoir. L'éducation passe bien sûr nécessairement
par l'école, mais aussi par toute une série de sollicitations visuelles qui agissent sur les élèves en bien ou en mal. Ce que je défends, c'est la place
de l'ordinateur au cœur de la pédagogie. Il est important que des logiciels puissent mettre l'enfant en situation de construire son propre parcours et qu'ils suscitent des questions auxquelles le maître pourra répondre. Ces outils-là, dans des classes surchargées, contournent de plus le problème de la langue. Nous les avons testés dans des collèges
de banlieue; le résultat - grâce notamment à l'apprentissage du dessin - était assez étonnant. Il ne s'agit pas de faire des miracles mais de travailler ensemble, designers et graphistes, pour apporter une réponse globale. L'autre enjeu qui m'intéresse, c'est de travailler sur l'architecture globale de ces systèmes, et particulièrement sur les problèmes de convergence.


Quel regard portez-vous sur cette fameuse convergence numérique?

Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, je ne crois pas que le numérique converge vers le poste de télévision. Il y a d'un côté les informations personnelles, de l'autre des informations bancaires, celles de la sécurité sociale, du DVD, du MP3... Ce qui est important, c'est d'y avoir accès quand vous voulez, où vous voulez, à l'endroit où vous êtes. Dans la rue, sur un Palm, sur un téléphone, sur
une télé ou sur un ordinateur. . . Aujourd'hui, on se trompe de débat, la convergence n'aura pas lieu dans les appareils, mais bien dans les systèmes d'information. Il s'agit de la convergence des systèmes d'information, et non des appareils.
Il y aura bien évidemment des métissages de ces appareils pour qu'ils puissent être capable de lire votre capital numérique centralisé. Ces appareils sont pour l'instant aussi laids que ceux qui ont vu le jour au XIXe siècle. La révolution industrielle a donné naissance à des produits sommairement décorés avec des petites fleurs dorées, plus tard des stylistes se sont penchés là-dessus, et ce n'est que par la suite que Raymond Loewy s'est mis à faire du design.
Nous sommes pour l'instant en l'an 0 du design numérique, au tout début d'une nouvelle révolution industrielle où les produits sont dessinés par des ingénieurs par le biais d'études de marketing qui fonctionnent encore sur le mode de l'étude de cas. A part quelques exceptions comme Apple - ou même, IBM qui a toujours tenté d'avoir une offre
designée, cohérente, propre - peu de marques font preuve, sans même parler d'humanisme, d'un minimum de bon sens. Question: pourquoi le site web de La Redoute ressemble à un catalogue d'il y a vingt ans ? Pourquoi la librairie Amazon
ressemble à un catalogue bas de gamme plutôt qu'à une belle librairie avec des rayonnages en bois? C'est aujourd'hui qu'il faut donner du sens à toutes ces offres numériques, et non dans dix ans.