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PORTRAITS

Jean Louis Frechin, designer numérique.

Mis à jour le vendredi 5 janvier 2001


C’est le roi de la citation bien-sentie, de la phrase choc, de la sentence définitive. Incorrigible bavard, forte tête, un peu cabot, légèrement buté et plutôt charmeur, il ponctue son discours de formules telles que « les nouvelles technologies, c’est de l’hypercomplexité », ou « aujourd’hui, Mac Luhan, c’est fini, The message is the content and the context », ou encore « Christian Blanc est un formidable designer de groupe humain ». Des expressions énoncées sur le ton calme et amusé qu’il emploie pour saluer ses collègues ou ses élèves. Il y a du Starck dans ce designer là. A travers sa silhouette massive vêtue de noire, sa volonté d’analyse permanente du monde dans lequel il vit, sa logorrhée ponctuée de bons mots, sa bonne humeur communicative et sa volonté de séduire son auditoire.

Mais Jean Louis Frechin appartient à une autre génération. Lors de ses études, cet éternel gamin de 38 ans a plus souvent utilisé le clavier d’un ordinateur que son crayon. Et aujourd’hui, il ne dessine ni tabouret pour enfant turbulent, ni grille-pain pour célibataire branché, ni villa de bord de mer pour nantis élégants. Devenu designer numérique, il travaille sur les nouvelles technologies et leurs interfaces. Et tente de rendre l’invisible plus lisible, moins opaque, plus ergonomique.

Après des études d’architecture, deux ans aux Ateliers de Design de la rue Saint Sabin et un an de stage d’informatique au Portugal au sein d’un Institut de Recherche et Développement (l’équivalent de l’INRIA français), le jeune diplômé aux multiples compétences monte une agence avec un ami. Sa carrière démarre sur les chapeaux de roues. Un de leurs premier projet consiste en effet à aménager un magasin à Lisbonne (« l’équivalent d’une FNAC ») du sol au plafond en passant par l’enseigne, le mobilier, les vêtements ou l’ambiance sonore. Du « total Design » qui emballe le jeune créatif. Suivront la scénographie urbaine du jour de l’an à Lisbonne, au moment de l’entrée du Portugal dans la CEE en 1992, ou le projet d’aménagement de la page de Pampelone, abandonné face à la pression « de la gauche caviar, de la droite caviar et de quelques écolos de façade ». A côté de leurs projets architecturaux, les deux compères conçoivent aussi des meubles pour le VIA, des gammes d’appareils électroménagers pour Seb (qui resteront à l’état de projet), ou encore des appareils de chauffage pour la Chine. L’informatique permet à la micro-agence de surdévelopper ses capacités de production, mais aussi de « créer de nouveaux usages et de nouveaux services ». Jean Louis Frechin met notamment au point un logiciel qui permet à ses clients chinois de construire eux même et de manipuler les projets des deux français, en dépit de la barrière de la langue.

Record du monde de la création de CD-Rom

Plutôt fier de sa réalisation, il montre ce logiciel à son voisin de palier qui, à son tour, le présente à Pierre Rayman. A l‘époque, le PDG de Montparnasse Multimédia, un des principaux éditeurs de CD-Rom français, recherche des experts de l’interactivité. Il propose un poste au designer qui, à regret, quitte alors son « associé adoré » pour se lancer dans l’aventure du multimédia.

Chez Montaparnasse, les CD-Rom se succèdent. Sur l’histoire de l’art, de l’Aviation, sur le Louvre, ou sur les sciences expliquées aux enfants par le biais d’une série d’expériences interactives. « Avec 9 titres en 5 ans, je suis le recordman mondial de la production de CD-Rom » s’amuse le créateur prolixe. Depuis 1995, l’année de son entrée chez l’éditeur, ses fonctions ont évolué. De chef de projet, il est devenu auteur, puis responsable de l’édition de l’ensemble des productions. En tant que designer, il intervient notamment sur l’interface des CD-Rom. Il a par exemple signé celle des Petits débrouillards, qui se singularise par l’absence de boutons destinées à la navigation. L’interface de ce CD-Rom pour enfants se présente sous la forme d’un aplat de couleur percé de trous. Etonnant, déroutant, le résultat s’apparente plus à des fenêtres ouvertes sur le contenu du CD-Rom qu’aux traditionnels boutons de la vie courante, sortes de protubérances métaphoriques invitant l’enfant à appuyer ou à cliquer sans réfléchir pour déclencher une action. Jean Louis Frechin se montre particulièrement fier de son travail sur la série des Petits Débrouillards, des produits qui donnent à expérimenter pour comprendre. « Je suis un médiateur de connaissance et de savoir, explique-t-il, je me sens plus Knowledge Designer que Designer Numérique ».

Le professeur descend de sa chaire

Parallèlement à son travail chez Montparnasse Multimédia, il enseigne aussi un jour par semaine dans l’Ecole de la rue Saint Sabin, où il fut lui même élève. Incompris par une bonne partie de ses confrères (ce qui le fait sourire et l’encourage à persévérer), il tente de faire réfléchir ses élèves sur les aspects du métier de designer numérique. Ces derniers sont invités à se concentrer sur la définition d’un jouet numérique, sur la conception d’une exposition sur Internet ou sur les rapports visible-invisible, avant de passer à la pratique. Durant ce semestre par exemple, ils s’interrogent sur les liens entre interface virtuelle et interface tangible. Leurs réponses se révèlent techniques, poétiques et innovantes. Certains élèves travaillent sur la porte d’entrée des maisons de demain. D’autres inventent des ordinateurs capables de créer des fichiers qui pourront être lus sur n’importe quelles machines, quel que soit leur système d’affichage, histoire que nos descendants puissent se faire une idée de la façon dont on travaillait en l’an 2000. D’autres encore pensent à la bibliothèque du futur, qui n’encombrera pas les salons avec trois mètres de linéaire puisqu’elle ne contiendra que des fichiers numériques.

Plutôt complice avec ses élèves, Jean Louis Frechin en a embarqué deux d’entre eux dans une autre aventure, le Design Club. But du jeu : construire des sites Internet qui « mettent en interactivité » le travail d’un créateur à priori très éloigné des nouvelles technologies. Pour l’artiste invité, c’est cadeau. Pour le Design Club, le prix de ce travail se mesure en heures de réflexion, de développement des pages Web et de plaisir entre copains. Particulièrement réussie, la première réalisation du club met en scène les projets du designer Jean Marie Massaud (1). A l’intérieur du site qui lui est consacré, une partie atelier, destinée mieux faire comprendre la démarche de l‘artiste, propose à l’internaute d’assembler lui-même des objets crées par Massaud. Prochain invité, le musicien Ramuntcho Matta devrait faire l’objet d’un site aussi sonre que surprenant.

Pour nourrir ses créations, Jean Louis Frechin voyage, se gave de films et de magazines. Dans son Panthéon personnel, figurent des architectes, comme Le Corbusier, Mallet-Stivens, Nouvel, Combarel, Deck, Soler et d’anciens professeurs. Quelques designers aussi, comme Starck (« qu’il est de bon ton de détester, malgré tout ce qu’il a pu produire de génial ») ou Mariscal, devenu célèbre après son habillage des Jeux Olympiques de Barcelone. Des metteurs en scène, comme Peter Brook, et des sportifs, comme Alain Prost. Tranchant, le designer met autant de véhémence dans ses critiques que dans ses éloges. Ainsi, l’œuvre de Perrault, l’architecte de la Bibliothèque François Mitterrand, représente exactement ce qu’il n’aime pas. « Tout est fait pour l’image, le visible. Tout ce qui est invisible, comme les détails ou les finitions est raté. » De même, si Jean Louis Frechin adore le graphisme, il déteste les graphistes. Il prétend adorer l’art, mais détester les artistes. Et il se débrouille très bien avec ce flot de contradictions.

A la fin d’une -longue- conversation, au moment d’échanger cartes de visites et adresses e-mail, Jean Louis Frechin sort de ses poches un agenda de cuir noir fatigué, au format d’une grosse boite d’allumettes. Surprise : Le designer du XXIème siècle noterait-il ses rendez-vous sur des feuilles à l’aide d’un vulgaire stylo ? La question l’amuse. On a du lui poser au moins un million de fois. Enfoui sous quelques paperasses, le vieil agenda renferme en fait un Palm dernier cri. « C’est mon quatrième, avoue-t-il. J’ai eu du mal à me séparer du premier, il me donnait un côté pionnier du Palm. Mais les nouveaux modèles sont tellement géniaux que j’ai fini par craquer. » Et de toute façon, Jean Louis Frechin n’a pas vraiment besoin d’utiliser des gadgets électroniques pour se donner l’air d’un pionnier.

Anne Lindivat

http://www.massaud.com/



 

 

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